CONFERENCE EPISCOPALE NATIONALE
DU CONGO
Secrétariat Général
B.P. 3258 – Kinshasa/Gombe
Tél. : 00243 99 82 48 699
Fax : 00243 12 20 008
E-mail : conf.episc.rdc@ic.cd
« LA VERITE VOUS RENDRA LIBRES » (Jn 8, 32)
LE VERDICT
DES URNES DANS LA TRANSPARENCE
Message
des Evêques de la Conférence Episcopale Nationale du Congo aux fidèles
catholiques et aux hommes de bonne volonté.
1. A
la veille des échéances électorales décisives pour l’avenir de notre pays,
nous, Archevêques et Evêques, membres de la Conférence Episcopale Nationale
du Congo, réunis du 02 au 05 octobre en Assemblée plénière ordinaire à
Kinshasa, tenons à adresser au peuple congolais un message
d’espoir et un appel pressant aux futurs dirigeants de la IIIe
République pour un sursaut patriotique.
2.
Pasteurs du peuple de Dieu qui nous est confié, nous voulons éclairer les
consciences des fidèles et apporter, dans l’exercice de notre mission
prophétique au sein de la société congolaise, notre contribution à
l’édification d’un Etat de droit et à la reconstruction matérielle et morale
de notre pays. Car le mandat du Seigneur qui nous envoie par le monde
entier proclamer l’évangile à toutes les créatures ( cf. Mc 16,15) concerne
aussi tous les lieux où se décide la destinée de la nation.
Ce
faisant, l’Eglise n’entend pas faire la politique. Mais elle « revendique la
liberté d’exprimer son jugement moral sur cette réalité chaque fois que cela
est requis par la défense des droits fondamentaux de la personne ou par le
salut des âmes ».
Seul le combat pour la dignité de la personne humaine reste notre
principale préoccupation.
En cette dernière étape du processus électoral, la CENCO, dans sa
collégialité,
invite la communauté nationale et internationale, pendant qu’il est encore
temps, à conjurer le mal pour que les élections augurent des lendemains
meilleurs, car le Congo est en danger.
Elections présidentielle et
législatives : le vote du 30 juillet 2006
3. Des
inquiétudes réelles pesaient sur la tenue du scrutin du 30 juillet 2006. Il
est d’autant plus heureux que les efforts de la Commission Electorale
Indépendante (CEI) aient réussi le pari d’organiser les élections tant
attendues par la nation congolaise. La CEI, la Police nationale, ainsi que
l’ensemble des Forces de l’ordre et la Communauté internationale ont été
félicités pour le bon déroulement du vote. Le peuple congolais, pour sa
part, a fait preuve de dignité et de maturité politique en allant voter
massivement dans le calme et la discipline. Nous en sommes fiers !
Nous
félicitons, de manière particulière, ceux qui ont participé à l’éducation
civique et électorale qui a permis à nos concitoyens d’opérer des choix
responsables. Que cette mobilisation et cet enthousiasme soient maintenus
tout au long du processus, afin que le peuple puisse désormais peser sur
l’orientation politique de notre pays.
4.
Le déploiement des observateurs tant nationaux qu’internationaux a permis de
relever des limites dans l’organisation du scrutin du 30 juillet 2006.
De nombreux points positifs sont à mettre à l’actif du pouvoir
organisateur : participation massive de la population, multiplication
des bureaux de vote, dynamisme des agents électoraux, logistique disponible,
bon déroulement des opérations de vote et de dépouillement. Toutefois,
plusieurs cas d’irrégularités, de manipulation sinon de fraude
ont été aussi signalés par nombre de missions d’observation : destruction du
matériel de campagne ou du scrutin, couverture médiatique inégale,
difficultés lors des compilations des résultats, publication du résultat
dans un climat tendu. Dans l’ensemble, le scrutin a été apprécié comme
pouvant être pris en considération. A ce propos, nous attirons l’attention
de tous sur les remarques pertinentes émises par tous les bons observateurs
en vue du prochain scrutin, et pour que la vérité des urnes soit acceptée
dans le calme et la sérénité. L’Ecriture nous dit, en effet : « La
vérité vous rendra libres » (Jn 8,32).
Non à la violence pour se maintenir ou
accéder au pouvoir
5.
Nous condamnons toute violence, d’où qu’elle vienne, ainsi que tout
discours appelant à la haine, à la division et à l’exclusion. Nous tenons à
exprimer notre profonde indignation et notre ferme condamnation des
événements du 27 juillet comme ceux du 20 au 22 août 2006 qui se sont
produits à Kinshasa. Ces événements ont fait des morts et provoqué des
destructions. Ils ont créé la panique et une grande inquiétude pour la
poursuite normale du processus électoral. Ils ont semé un doute grave sur la
volonté des hommes au pouvoir d’abandonner la logique des armes pour
s’engager dans celle de la démocratie. Notre peuple a clairement montré
qu’il refuse la guerre, car il a déjà trop souffert des violences. Que
personne ne ramène la guerre dans le pays.
6.
Il est impérieux que les causes qui ont conduit à ces violences soient
élucidées si l’on veut garantir la crédibilité et une chance d’issue
heureuse du scrutin du 29 octobre 2006. Les deux candidats à la magistrature
suprême doivent donner la preuve de leur engagement à se débarrasser des
milices armées prêtes à prendre la population en otage. Sans cette preuve,
il y aurait à craindre que le peuple ne participe à un scrutin qui le
replongerait dans la violence.
Pour
notre part, le refus du dialogue positif et consensuel sur les règles du
jeu,
l’intégration non achevée de l’armée, l’exclusion, les irrégularités lors du
scrutin, la soif du pouvoir pour le pouvoir, les frustrations accumulées
depuis de nombreuses années, l’intoxication de l’opinion par certains médias
et l’intolérance, sont parmi les causes majeures de ces violences.
Il est temps qu’avec le peuple, les décideurs politiques et des organismes
indépendants, nous évitions d’hypothéquer le destin de notre pays.
Non à la balkanisation de la République
Démocratique du Congo
7.
Face à la menace du prétendu « clivage entre l’est et l’ouest du pays »,
idéologie savamment entretenue dans certains milieux, avec le peuple nous
disons non à toute tentative de balkanisation du Congo pour le fragiliser et
l’exploiter à souhait. Aussi voulons-nous réaffirmer que l’intégrité
territoriale et la souveraineté nationale ne sont pas négociables.
Nous demandons à notre peuple de demeurer vigilant pour barrer la route
à tous ceux qui veulent diviser les Congolais pour des intérêts inavoués.
En
outre, nous invitons nos concitoyens à se défaire des mentalités et des
comportements par lesquels, même sans le vouloir, ils risquent de faire le
jeu de la balkanisation, notamment par la discrimination et l’exclusion sur
base d’identité ethnique ou régionale. Nous devons relever le défi de
l’unité et de la cohésion nationale.
Campagne et élections dans la
transparence
8.
Pour apaiser les esprits, la prochaine campagne électorale devra être
axée sur les projets de société et les programmes de gouvernement des uns et
des autres, afin de permettre à chaque citoyen de choisir librement son
candidat. A ce sujet, le peuple congolais a besoin aujourd’hui de
l’unité, de la paix, du bien-être collectif (santé, éducation,
infrastructures de base), du fonctionnement normal de l’Etat. Il mérite un
avenir meilleur, par rapport à ce qu’il a connu au cours des dernières
décennies.
9.
La transparence doit demeurer une exigence particulière de la CEI.
Cette institution est appelée à améliorer l’organisation des prochaines
échéances électorales, afin que la vérité des urnes triomphe et que le
résultat soit accepté sans contestation par toutes les parties. La CEI
veillera à éviter toute cause de démotivation de ses agents électoraux.
Ceux-ci, à leur tour, feront preuve d’impartialité et de neutralité.
Nous invitons à un déploiement conséquent des observateurs nationaux et
internationaux. Leur présence vigilante et sans complaisance aux bureaux de
vote et de dépouillement, aux centres locaux de compilation des résultats
pourra rassurer le peuple congolais et les acteurs politiques en compétition.
Accepter le verdict des urnes
10.
Nous sommes conscients que les présentes élections démocratiques organisées
après 40 ans, en République Démocratique du Congo, ne seront pas idéales.
Mais cela n’est pas une raison pour les bâcler. Le pays ne doit épargner
aucun effort, avec l’aide appréciée de la Communauté internationale, pour
créer les conditions maximales, susceptibles de garantir la transparence et
la crédibilité du scrutin. C’est à ce prix que les acteurs politiques
s’inclineront devant le verdict des urnes et éviteront les contestations.
Quelques recommandations
Aux nouveaux dirigeants : appel aux vertus
11.
L’exercice de l’autorité implique la dimension morale, l’appel aux vertus
qui favorisent la pratique du pouvoir dans un esprit de service,
d’intégrité, d’honnêteté et de rassemblement de tous les citoyens ; une
autorité exercée par des personnes capables d’assurer de façon authentique
le bien commun comme finalité de leurs propres actions, et non le prestige
ou l’obtention d’avantages personnels.
Les vainqueurs éviteront le triomphalisme et les vaincus accepteront la
défaite pour former une vraie opposition politique capable d’assurer
l’alternance démocratique. Les nouvelles autorités sont invitées ainsi à
s’investir dans la bonne et efficace gouvernance, à bannir la pratique de la
corruption, de la vénalité et du détournement des deniers publics. Le
système d’audit régulier à tous les niveaux devrait entrer dans la culture
congolaise.
A la Communauté internationale : le Congo n’est pas sous tutelle
12. La
Communauté internationale mérite des félicitations pour les efforts fournis
afin que notre pays devienne un Etat de droit, fonctionnant normalement.
Nous lui demandons de continuer à soutenir la jeune démocratie et son
programme de reconstruction nationale, en ne privilégiant que l’intérêt
supérieur du peuple congolais dans la solidarité internationale. Un Congo
intégralement développé sera le gage et le garant de relations
internationales solides et durables.
Nous
reprenons volontiers les réflexions courageuses et pertinentes d’un
Episcopat frère au sujet de notre pays : « …avec vous, nous sommes
conscients du danger que ce soutien international n’entraîne des tentations
de mise sous tutelle ou d’imposition de choix qui ne sont pas ceux du peuple
congolais, dont la souveraineté, en dépit de sa fragilité actuelle, doit
être absolument respectée. Avec vous, nous lançons un appel à tous les pays,
dont le nôtre, qui veulent soutenir réellement la RDC et la région des
Grands Lacs, à s’abstenir de tout ce qui favorise le commerce des armes
légères dans la région et à renforcer le contrôle des ventes de ces armes
qui se poursuivent ».
Même si Kinshasa est déclaré « ville sans armes », celles-ci
continuent à circuler à grande échelle dans le pays. En outre, le silence de
la Communauté internationale sur le pillage encore persistant des ressources
du Congo nous étonne et nous inquiète !
Au peuple congolais : appel à un vote massif et responsable
13.
Nous demandons aux Congolaises et Congolais d’aller voter massivement le
29 octobre prochain pour manifester clairement et librement leur choix
du Président de la République et des députés provinciaux dont le rôle sera
déterminant dans les institutions provinciales. Le peuple, souverain
primaire et véritable détenteur du pouvoir en démocratie, doit être respecté
dans sa décision. Il se montrera encore digne et évitera de céder à
l’intoxication et à la manipulation par certains médias et agitateurs
politiques. Il se gardera de toute incitation à la violence.
L’Eglise
catholique réaffirme une fois de plus sa neutralité vis-à-vis des
personnes et des partis politiques en tant que tels. Elle ne soutient ni
candidat ni parti ni regroupement politique.
14.
Notre grand souhait est que le double scrutin du 29 octobre prochain se
déroule dans l’ordre, la discipline, le calme et la sérénité. Et par la
suite, nous espérons et attendons de tous, citoyens congolais comme
partenaires étrangers, que lors de la proclamation des résultats des
scrutins, l’accueil de ces résultats se fasse et s’exprime de manière
paisible.
Perspectives d’avenir
Tâches prioritaires
15.
La IIIe République sera fondée sur des valeurs. L’Eglise-Famille
de Dieu qui est en République Démocratique du Congo continuera à jouer son
rôle de sentinelle, « à temps et à contretemps » (2 Tm 4,2), pour rappeler à
tous les valeurs républicaines de l’Etat congolais à sauvegarder à
tout prix, les valeurs morales de la vie sociale, et les valeurs
évangéliques, piliers de la paix et de la concorde nationale (la vérité,
la justice, l’amour et la liberté).
La crise éthique est profonde et multiforme dans notre société. Il est temps
de s’attaquer à la racine du mal pour sauver le Congo. Les nouvelles
institutions ne suffisent pas, à elles seules, pour opérer tous les
changements souhaitables : il faut une nouvelle mentalité, un changement
radical dans les comportements personnels, sociaux et politiques. « A
vin nouveau, outres neuves » (Mc 2, 22). Dans ce sens, le rôle des
fidèles laïcs comme sel de la terre et lumière du monde (cf. Mt 5, 13-14)
est immense. Ils seront dans la société congolaise des messagers de la
transcendance de Dieu, de l‘unité et de la solidarité nationale, du
développement et du respect des droits humains. Le Congo a besoin de
responsables politiques saints, hommes et femmes,
selon les mots du Pape Jean-Paul II d’heureuse mémoire. En effet, la
politique est un art noble et une vocation.
16.
Au-delà des élections, un grand chantier nous attend. L’Eglise, mère et
éducatrice, entend poursuivre sa mission de formation des consciences pour
une citoyenneté responsable. Elle jouera un rôle actif comme levain dans la
pâte (cf. Lc 13, 20-21) : « Les Congolais souhaitent vivement qu’à côté et
au-delà des aides humanitaires d’urgence, on se préoccupe dès
maintenant, en même temps, non seulement de la ‘Réduction de la Pauvreté’,
mais de Plans et Programmes de ‘relance économique’, et de ‘développement
positif croissant’. Plans et Programmes qu’il faut commencer à définir
et à mettre en œuvre dès le lendemain de la mise en place des Institutions
et des Cadres responsables de la IIIe République ».
Relations régionales et internationales
17.
L’entrée dans l’ère de la IIIe République, c’est le moment, d’une
part, de rétablir sans tarder et de renforcer les rapports de bonne
entente, de confiante et franche collaboration avec tous les pays
voisins de la République Démocratique du Congo ; de renouer avec la
participation active dans les structures de l’Union Africaine ; et
d’autre part, d’intensifier les Relations internationales au profit
mutuel et équitable de tous les partenaires.
Conclusion
18.
Avec une réelle volonté politique de nos dirigeants élus, le Congo peut
relever en peu de temps les défis de la stabilité et de sa reconstruction,
de l’unité et de la souveraineté nationale, de la paix et de la justice, de
la tolérance et de la liberté, du pardon et de la réconciliation.
19.
Nous croyons en la puissance de Dieu, maître de notre histoire. Aussi
demandons-nous aux chrétiens et à tous les croyants d’organiser des prières
(messe, adoration du Saint-Sacrement, chapelet, jeûne et pèlerinage),
pendant trois jours (les 25, 26, et 27 octobre 2006), pour l’issue
heureuse du scrutin du 29 octobre, et pour la paix juste et durable dans
notre pays. En ce mois du Rosaire, nous confions à la protection maternelle
de la Vierge Marie, Reine de la paix et notre Dame des victoires, et à
l’intercession des bienheureux Anuarite et Bakanja, l’avenir de notre pays
pour que les prochaines élections se déroulent dans la vérité, la dignité et
le calme.
Que
Dieu bénisse et protège la République Démocratique du Congo !
Fait à Kinshasa, le 05 octobre 2006