Préambule
1. Nous,
Archevêques et Evêques, membres de la Conférence Episcopale Nationale du
Congo (CENCO), réunis du 07 au 11 juillet 2008 en Assemblée plénière,
saisissons l’occasion de la célébration du 48e anniversaire
de l’indépendance de notre pays, pour adresser à notre peuple et à nos
dirigeants un message d’espérance et d’interpellation qui lance en même
temps un vibrant appel à la vigilance si nous voulons atteindre
réellement le niveau d’indépendance tant rêvé par les héros nationaux.
Notre
indépendance
2. Comme nous le
recommande notre hymne national, le bel idéal confié à notre peuple et à
nos dirigeants lors de l’accession de notre pays à l’indépendance était
celui d’appeler tous les Congolais à « se mettre debout, à
s’unir dans l’effort pour l’indépendance, à redresser les fronts longtemps
courbés, à prendre le plus bel élan pour bâtir dans le labeur un pays plus
beau qu’avant ».
Un tel idéal ne
se construit pas les bras croisés dans l’idée que d’autres viendront
construire le pays à notre place. Il exige un engagement total de la
population et des ses gouvernants.
Le travail des
analystes et les observations des personnes avisées nous mènent à la
conclusion que nous sommes encore loin de réaliser ce beau rêve de bâtir un
Congo toujours plus beau qu’avant. Effectivement ce qui se laisse voir à nos
yeux, c’est hélas ! le spectacle dramatique d’un Congo toujours exsangue et
extraverti ; c’est le spectacle d’un Congo où la population de plus en plus
meurtrie, appauvrie, plongée dans une misère sans nom, continue à broyer du
noir et se demande désespérément : « jusques à quand cette souffrance » !
Ce qui se laisse voir à nos yeux, c’est le spectacle des hommes et des
femmes fatigués : fatigués de la crise multiforme, crise politique, crise
spirituelle, crise morale, crise des valeurs ! Que des gens fatigués de
la misère et de la violence !
3. A deux ans du
grand jubilé d’or (50 ans) de l’indépendance de notre pays, il est urgent
de changer de mentalité et de perspectives et d’envisager
des réformes profondes, notamment structurelles, bref de
s’engager résolument pour affronter le défi de la misère sociale.
Celle-ci a pour noms l’insécurité, la violence, la faim et la malnutrition.
L’impératif
doit maintenant être clair et absolument décisif : nous mettre debout en vue
de construire notre destinée.
Comme Saint Paul qui exhortait les fidèles de Rome à la vigilance, nous vous
interpellons : « Il est temps de nous réveiller » (Rm.13,11b), pour ne
pas brader notre souveraineté nationale et trahir notre nation. Nous
redisons avec force : « Le Congo n’est pas à vendre ». « L’avenir du Congo
appartient aux Congolais ».
Nous estimons
que c’est là notre devoir de pasteurs : accomplir notre mission prophétique
avec le courage de la vérité, un grand sens de responsabilité devant Dieu et
devant l’histoire, l’audace des sentiers nouveaux, dans le souci
d’instruire, d’accompagner le peuple et d’édifier la nation autant que le
Corps du Christ. Ce faisant, l’Eglise ne cherche pas à se substituer à l’Etat
ou aux gouvernants. Elle souhaite simplement mettre chacun devant ses
responsabilités en replaçant l’homme au cœur des choix politiques et
socio-économiques, tout en exigeant considération et justice pour tous, à
commencer par les plus démunis.
Des raisons
d’espérer
4. Il est vrai
qu’un long chemin a été parcouru depuis une dizaine d’années pour remonter
la pente dans la reconstruction du pays. Nous reconnaissons, comme nous
l’avons signalé dans un précédent message,
que notre pays dispose de beaucoup d’atouts qui peuvent nous permettre de
reprendre très vite une place de choix dans le concert des nations tant au
niveau continental que mondial. C’est le cas notamment du fonctionnement
des institutions issues des élections démocratiques, de la présence des
ressources humaines de grande qualité, des ressources naturelles d’une
valeur insoupçonnée. Nous notons comme signe d’espoir, l’afflux des
aides en faveur de notre pays. Les travaux d’intérêt public en projet sont
une prise de conscience de la nécessité d’équiper le pays en infrastructures
nécessaires à son développement. Il est donc hautement souhaitable que
toutes les régions du pays bénéficient équitablement des bienfaits des aides
destinées à la reconstruction du pays Cela ressort aussi du discours du
Président de la République qui affirme que son ambition est « de développer
les infrastructures de base sur l’ensemble du territoire national,
permettant une meilleure circulation des biens et des personnes ».
Toutefois, il y
a encore beaucoup de situations préoccupantes qui risquent de mettre en
danger l’avenir de notre pays si nous n’y prenons garde notamment la
corruption, la misère sociale, l’insécurité, l’exploitation irrégulière et
illégale des ressources minières et forestières.
Situations
préoccupantes
La
corruption
5. Dans notre
pays, autant chez les Congolais que chez les partenaires de la communauté
internationale, la corruption a atteint des proportions aussi inquiétantes
qu’insupportables. Cela interpelle notre cœur de pasteurs. Aujourd’hui tous
les services se monnayent et s’achètent en bonne conscience. Même
ceux qui se disent chrétiens ne se gênent plus à monnayer des décisions
politiques, économiques, judiciaires, voire académiques. Comme au temps de
la vigne de Nabot, l’argent achète tout et le pauvre se fait déposséder de
ses biens (cfr 1R. 21,1-16). La corruption est devenue le cadre général
de vie et d’action socio politique en RD Congo. Il y a péril en la
demeure. Pour bâtir un grand Congo ne serait-il pas urgent de décréter
une année de lutte contre la corruption ?
La misère
sociale
6. De partout
dans le pays on fait état d’une misère noire qui frappe la population. Avec
la flambée des prix de denrées alimentaires, la famine mondiale est à nos
portes. Une couche de la population jeune est désabusée et se livre à la
drogue ou à des abus sexuels. A travers toutes les provinces du pays, des
contrées entières semblent purement et simplement abandonnées par l’Etat
dans un enclavement qui hypothèque tout développement pour les populations.
Ne nous voilons
pas la face, en RD Congo des personnes meurent de faim. A travers tout le
pays des familles entières sont frappées par la crise alimentaire et sont
laissées sans assistance conséquente de l’Etat.
Jusques à quand
les habitants d’un pays qui en réalité dispose de tant de potentialités
agricoles, forestières, lacustres, fluviales, doivent-ils continuer à se
nourrir grâce à des programmes d’aide humanitaire? C’est scandaleux et
inacceptable!
Il y a
aujourd’hui un mur qui sépare toujours davantage les riches des pauvres. La
tension salariale entre les hommes politiques et les agents de l’Etat
appelle des réformes urgentes. Bien des salaires ne sont toujours pas payés,
les enseignants et bon nombre d’agents de l’Etat sont clochardisés. Ce
qui fait craindre une nouvelle vague de grèves à la prochaine rentrée
scolaire si rien n’est fait pour les enseignants. Il est surprenant que
même des sociétés minières n’arrivent plus à payer leurs agents. De leur
côté, les militaires ont eux aussi droit à une solde digne car ils
mettent en péril leur vie au service de la Nation. La misère sociale
nous interpelle. Nous ne pouvons accepter une démocratie à deux
vitesses, où il y a d’un côté ceux qui vivent dans l’opulence et de l’autre
ceux qui doivent se contenter des miettes.
7. Des
constructions de luxe et des lotissements pour les grands ne doivent pas
faire oublier la nécessité des logements sociaux, des écoles, des centres
de santé. Le manque d’une vraie politique d’habitat entraîne comme
conséquence la dégradation de l’environnement accentuée par des
constructions anarchiques et des érosions, l’occupation intensive de
l’espace avec des risques de plus en plus grands d’insalubrité, de
surdensité et de promiscuité qui à son tour est une porte ouverte à la
relativisation des valeurs et des moeurs ainsi qu’à des violences de
toutes sortes. La misère sociale devient un véritable problème de sécurité
humaine. Nous tirons donc la sonnette d’alarme par rapport à la situation
des démunis. On ne bâtit pas une nation sans une réelle politique de la
prise en compte des besoins de la population ni de la valeur effective pour
sa vie.
La Faiblesse de l’autorité de
l’Etat et l’insécurité
8. Nous continuons à espérer l’émergence d’un « leadership plus
visionnaire et dynamique, à tous les niveaux et dans tous les secteurs ».
A l’heure actuelle la faiblesse de l’autorité de l’Etat se manifeste par une
insécurité croissante et une instabilité politique persistante.
Nous saluons à ce sujet le Saint-Père, le Pape Benoît XVI qui, dans son
entretien avec le Président de la République, Chef de l’Etat, Son Excellence
Monsieur Joseph KABILA, a rappelé à juste titre cette question récurrente de
l’insécurité particulièrement dans les deux provinces du Nord et du Sud Kivu
Dans notre message de février dernier, nous avons salué en ce domaine
la grande avancée obtenue à la conférence de Goma avec « l’Acte
d’engagement » signé par les groupes armés et le gouvernement ainsi que
la mise sur pied du programme « AMANI» pour le suivi et
l’aboutissement heureux des résolutions de cette Conférence.
Aujourd’hui tout en soutenant ce programme, nous attirons l’attention sur le
fait que cet acte d’engagement est souvent violé. Les signataires semblent
avoir oublié leur serment. Les affrontements réguliers sont signalés ici et
là dans la région entre les différents groupes. Des bandes armées continuent
à mener une vie autonome et nocive, et recrutent même à nouveau des enfants,
en marge de l’autorité de l’Etat, de la Conférence de Goma et du programme
AMANI.
Plus encore la présence des groupes armés étrangers et l’exploitation
de minerais dans les carrières ont fait augmenter le taux des violences
sexuelles. La plupart des victimes souffrent des traumatismes et surtout des
infections sexuellement transmissibles.
Le délabrement avancé du réseau routier et l’absence des moyens de
transport contribuent à la stagnation de la situation.
L’insécurité semble aujourd’hui généralisée dans le pays. Des
assassinats ciblés des personnes sur les routes et dans les maisons se
multiplient. Des Eleveurs Mbororo immigrés dans le Nord de la
Province Orientale, sacrifient les champs de la population, tuent tout
autre herbivore, en faveur de leurs vaches. Des éléments de la rébellion
Ougandaise LRA pillent dans les paroisses et maisons religieuses enrôlent
des jeunes dans leur rébellion, et réquisitionnent des adultes pour des
travaux forcés dans leurs champs. Des FDLR et autres réfugiés rwandais
contrôlent encore des portions du territoire. Des Congolais sont refoulés de
l’Angola dans des conditions inadmissibles. Des frontières sont de plus en
plus sans contrôle. Autant de situations qui devraient interpeller le
Gouvernement.
Les ressources naturelles
9. Nous sommes convaincus de l’impérieuse urgence de prendre à bras le
Corps le problème de l’exploitation irrégulière, illégale, massive et
abusive, des ressources minières et forestières de notre pays. Les contrats
léonins et les trafics d’influence mettent à nu la cupidité de nos
congénères autant que des étrangers.
Comme nous l’avons relevé dans plusieurs de nos messages,
nous continuons à croire qu’au lieu de contribuer au développement de notre
pays et profiter à notre peuple, les minerais, le pétrole et la forêt sont
devenus des causes de notre malheur. Nous faisons nôtre ce diagnostic lucide
de l’Assemblée Episcopale Provinciale de Lubumbashi : « Il est clair que les
minerais ne profitent ni à notre population ni à notre peuple. Alors que les
bénéfices des investisseurs croissent sensiblement, les travailleurs, eux,
s’appauvrissent davantage. Notre économie locale n’en tire apparemment pas
le profit. Le peuple se demande à qui profite finalement l’exploitation
minière au Katanga ».
Plusieurs études menées par des experts fiables attestent que beaucoup
de contrats consacrent le pillage et l’aliénation de la plupart des droits
miniers sans aucune compensation réelle, à la hauteur des actifs cédés.
Toutefois, nous reconnaissons que des efforts réels sont fournis par le
gouvernement en ce domaine. Nous nous réjouissons notamment de la
publication du rapport de la commission de revisitation des contrats miniers
et des lettres que le Ministre des mines a adressé à 62 entreprises minières
concernées par la revisitation des contrats. Cependant, la vigilance
s’impose.
C’est pourquoi
nous continuons à demander au Gouvernement, au panel des ministres créé en
mars 2008 :
1° de
rendre public les termes de référence de renégociation ;
2° de
recruter des experts Congolais et internationaux ;
3° de
donner des mesures et des conditions de renégociation ;
4°
d’associer la société civile à la renégociation.
C’est dans ces
conditions, pensons-nous, que le bien être économique
et social de la population pourrait être garanti. La CENCO est prête par
sa Commission ad hoc à prendre part à cette table de
renégociation.
L’examen de ces
situations préoccupantes nous impose à agir de manière urgente. Nous devons
élaborer des propositions concrètes susceptibles de relever ces grands
défis. L’heure n’est plus aux beaux discours. Il est temps de passer à
l’action à travers des engagements urgents à réaliser.
Engagements fermes
En matière sociale
10. A la suite du Pape Benoît XVI dans son message au sommet de
la FAO à Rome, nous affirmons que « La faim et la malnutrition ne sont pas
des fatalités». Ce
qui manque ce sont des décisions courageuses et des reformes profondes.
Le droit
à l’alimentation répond principalement à une motivation éthique. « Ce droit
fondamental, rappelle le Pape, est intrinsèquement lié à la sauvegarde et à
la défense de la vie humaine, roc solide et inviolable sur lequel est fondé
l’édifice de droits humains ».
Toute personne a droit à la vie.
Ainsi,
il est légitimement attendu du Gouvernement de :
-
promouvoir la mise en œuvre effective d’un tel droit. L’Etat doit
aider les populations qui souffrent de manque de nourriture à devenir
graduellement capables de satisfaire leurs exigences d’une alimentation
suffisante et saine ;
-
veiller qu’une tension salariale équitable fasse partie du mécanisme légal
et des pratiques de la solidarité nationale ;
-
s’engager à verser régulièrement le salaire du personnel de la Fonction
publique ;
-
reprendre de toute urgence un programme de production agro-pastorale de base
avec relance des industries de production et de transformation. Il est
urgent de remettre la population au travail agricole.
11.
En matière sécuritaire
Nous demandons :
- la
restauration et la consolidation de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du
territoire national ;
- la
constitution urgente d’une vraie armée républicaine. Que le gouvernement
publie un chronogramme à ce sujet avec une volonté ferme de le respecter ;
- la
pression de la communauté internationale sur les chefs de guerre qui
maintiennent en otages leurs hommes de troupes et les populations civiles ;
-
l’engagement réel de tous les partenaires dans la résolution, selon le droit
international, du problème des réfugiés rwandais.
12.
En matière d’éducation civique
Nous
recommandons :
- la
reprise du programme d’éducation civique axée sur la participation des
citoyens à la gouvernance locale et le lancement de toute urgence d’un
programme national de lutte contre la corruption ;
- la
poursuite de l’éducation aux valeurs en famille, à l’école, dans les médias
et dans un environnement moralement sain.
13.
En matière d’exploitation de ressources naturelles
- Nous
attendons de l’Etat l’engagement ferme de poursuivre dans la transparence
la renégociation des contrats miniers dans l’intérêt du peuple
congolais.
- Nous
avons suivi de près le dossier de la signature du protocole d’accord et
celle de la convention de collaboration entre la RD Congo et le Groupement
des entreprises chinoises (22 avril 2008). Vu l’importance de cet
investissement, nous demandons aux autorités de notre pays, de veiller à ce
que cette convention puisse améliorer effectivement les infrastructures et
générer des nombreux emplois, favoriser le transfert des technologies,
assurer la formation, impliquer les populations locales afin que leur bien
être social et économique (article 127 du règlement minier) soit garanti.
- Nous
nous engageons pour notre part à œuvrer pour la sensibilisation de la
population en ce qui concerne son implication et sa responsabilité dans la
gestion des ressources naturelles. De plus notre commission ad hoc
travaille à la publication d’un Vade mecum du citoyen congolais pour la
gestion des ressources naturelles. Ce document aura pour objectif de
rappeler les comportements à observer en face des exploitants et des
structures étatiques qui gèrent le dossier des exploitations et favoriser la
concertation entre les populations locales, les autorités publiques et les
exploitants miniers, pétroliers et forestiers. Il visera également à tracer
la voie pour une prise en charge de cette problématique par l’ensemble du
peuple congolais.
Conclusion : Au peuple congolais
14.
Réveillons-nous! L’heure de nous mettre au travail a sonné. Il n’est plus
question des ajournements. Nous avons souvent subi notre destin, il est
temps de choisir de bâtir notre destinée. La tâche est certes immense,
les défis à relever innombrables, les obstacles majeurs, mais ne succombons
pas à la tentation du défaitisme.
Gardons
l’espérance qui seule peut nous mobiliser en vue d’affronter notre pénible
présent et envisager l’avenir avec optimisme et réalisme, lucidité et
responsabilité. Celui qui espère affirme le Pape Benoît XVI, vit
différemment ; une vie nouvelle lui a déjà été donnée
.
15. C’est
cette espérance qui nous convainc que « notre histoire présente ne reste pas
fermée sur elle-même, mais elle est ouverte au Règne de Dieu. C’est pourquoi
ni le désespoir ni le fatalisme ne peuvent être justifiés quant à
l’avenir… ».
Notre
préoccupation majeure est d’inviter les gouvernants et le peuple congolais
dans son ensemble à réfléchir sans complaisance sur la qualité du patrimoine
que nous léguerons à la postérité. La République est un patrimoine qu’on ne
peut se permettre de léguer de manière quelconque à nos enfants. A l’horizon
du jubilé d’or de l’indépendance, il est temps de nous réveiller pour
apporter aux générations à venir non plus un Congo de pleurs et de
larmes, de divisions et de guerres mais un Congo de paix et de justice, de
réconciliation et de fraternité. Tout le monde doit prendre sa part de
responsabilité pour bâtir ensemble ce grand et beau Congo.
Qu’en cette
année dédiée au Bienheureux Isidore Bakanja, témoin courageux du Christ en
tout lieu et en toute circonstance, confiants en l’amour maternel de la
Vierge Marie, Reine de la Paix, Notre-Dame du Congo et Notre-Dame de
l’Espérance, de nombreux fils et filles de notre peuple se mobilisent pour
gagner le pari de la construction de notre pays.
Que Dieu bénisse
et protège la RD Congo.
Fait à Kinshasa, le 10 juillet 2008