
Introduction
1.
Nous,
Archevêques et Evêques membres du Comité permanent des Evêques, réunis en
session statutaire à Kinshasa du 05 au 09 février 2008, saisissons
l’occasion, en ce début de Carême, pour adresser à notre peuple et à nos
dirigeants un vibrant appel à un sursaut national et à un changement de
mentalité en vue d’un engagement réel dans l’œuvre de la reconstruction de
notre pays.
2. En effet, une année entière
est déjà passée depuis la mise en place des Institutions nationales issues
des élections. Cependant notre pays semble traîner les pas par suite de
graves crises relatives à la question de la paix et de la justice, des
exigences éthiques dans la gestion de la chose publique ainsi que d’un
leadership visionnaire et dynamique susceptible de faire face aux différents
défis que la Nation est appelée à relever. Il y va de l’avenir de notre
pays, nous ne pouvons pas nous taire !
Message d’espérance
3. Loin d’être un simple cri
d’alarme pour effrayer les uns et les autres, notre appel se veut un
message d’espérance, pour nous mobiliser en vue d’affronter notre
pénible présent et envisager l’avenir avec optimisme et réalisme, lucidité
et responsabilité. En effet, quel que soit le poids des épreuves du temps
présent, nous ne devons pas être « abattus comme les autres qui n’ont pas
d’espérance » (1 Th 4,13). Celui qui espère vit différemment ; une vie
nouvelle lui a déjà été donnée.
4. Ce message d’espérance, nous
l’adressons particulièrement, en ce moment, à la population de Bukavu et à
son pasteur, notre frère dans l’Episcopat, Son Excellence Mgr
François-Xavier MAROY, touchés par la catastrophe causée le dimanche 03
février 2008 à la suite d’un violent tremblement de terre.
L’Archidiocèse de Bukavu
compte des morts, des blessés et déplore des dégâts matériels importants. L’Eglise-famille
de Dieu en RD Congo et dans le monde assure ses frères et ses soeurs de son
soutien et de sa proximité spirituelle. Elle les exhorte au courage et à
l’espérance. En même temps elle en appelle aux personnes de bonne volonté
pour apporter l’aide à la population sinistrée et à la reconstruction de ce
qui a été détruit. Pour sa part, la CENCO, à travers sa Commission
épiscopale Caritas-Développement, s’emploiera, dans la mesure de ses moyens,
à les assister. Nous présentons nos condoléances émues aux familles
éprouvées.
Atouts majeurs
5. A l’heure actuelle, notre
pays dispose de beaucoup d’atouts qui nous permettent de reprendre très vite
une place de choix dans le concert des nations tant au niveau continental
que mondial :
1° La dignité et la
maturité d’un peuple qui a réussi le pari de tenir dans le calme l’ordre
et la discipline les élections que d’aucuns qualifiaient d’élections de tous
les dangers, et de se choisir ses dirigeants.
2° Le fonctionnement
effectif des institutions issues des élections démocratiques (Présidence
de la République, Sénat, Assemblée nationale et Assemblées provinciales,
Gouvernement central et Gouvernements provinciaux), constitue un cadre
général juridique et administratif de référence pour une gestion
responsable du pays.
3° La présence des
ressources humaines de grande qualité qui n’attendent que d’être mises à
contribution.
4° Les ressources
naturelles d’une valeur insoupçonnée qui justifie le qualificatif de
« scandale géologique » (ressources minières, forestières, hydriques,
énergétiques…).
5° L’intérêt de plus
en plus manifeste dont jouit le pays à l’heure actuelle sur le plan
international. Pour s’en convaincre, il suffirait de voir le nombre de
missions de haut niveau venues non seulement présenter leurs civilités aux
institutions élues, mais aussi exprimer leur volonté de coopérer avec la RD
Congo. L’on assiste depuis l’avènement de la IIIe
République à des visites ininterrompues des investisseurs à la recherche de
partenaires en RD Congo.
Problèmes majeurs
6.
Hélas !
malgré tous ces atouts le peuple continue à vivre dans une misère sans cesse
croissante et le pays est en proie à de nombreux problèmes sécuritaires,
socio-économiques et politiques toujours inquiétants.
Malaise social
7. De façon générale, les
populations sont impatientes, parce que fatiguées par la guerre, la pauvreté
et la misère. Cette impatience se traduit par des grèves, notamment des
enseignants du primaire et du secondaire ainsi que des professeurs
d’université, du personnel de la santé et des agents de la fonction
publique. Ces grèves successives attestent un malaise social profond et
inquiétant pour l’avenir du pays. La non-réalisation de nombreuses
promesses pour résoudre dûment le problème des salaires des enseignants et
d’autres agents de la fonction publique, risque de plonger le pays dans une
grave crise sociale.
L’avenir de la
jeunesse
8. Nous ne pouvons dissimuler
notre inquiétude sur l’avenir de la jeunesse. Nous sommes préoccupés par le
nombre de plus en plus croissant des enfants de la rue et dans la rue, et
déconcertés par la baisse de niveau tant au point de vue intellectuel qu’au
point de vue de la moralité. Comme nous l’avons souligné dans notre message
« A vin nouveau, outres neuves », « aujourd’hui encore de
nombreux jeunes ne vont plus à l’école à cause d’une paupérisation
généralisée et d’une misère grandissante. D’aucuns, même avec un diplôme
d’université, sont simplement au chômage ».
Si la jeunesse est l’avenir de la Nation, que deviendra le pays dans vingt
ou trente ans avec des jeunes aujourd’hui négligés et sacrifiés.
L’exploitation des
ressources naturelles
9. L’exploitation des
ressources naturelles ne cesse de soulever de graves problèmes de
souveraineté, d’équité, de légalité, de respect des populations locales et
de l’environnement. Avec d’autres organisations, nous dénonçons le manque de
transparence dans la négociation et l’octroi des marchés, les conflits
d’intérêts non déclarés, le manque d’évaluation appropriée des atouts et des
apports congolais aux marchés, et l’inclusion des clauses désavantageuses
pour l’Etat congolais. Nous appuyons le processus de révision des
contrats léonins et nous exigeons des gouvernements étrangers ainsi que de
leurs institutions financières publiques de respecter ce processus, afin
qu’il puisse être conduit de manière sérieuse et objective. Nous demandons à
notre gouvernement de donner les mesures et les conditions de renégociation,
et de rendre ainsi clair et transparent le cadre juridique de la signature
des contrats miniers et forestiers. Les entreprises minières et
forestières devront respecter leurs obligations en matière sociale et
environnementale. Notre Commission ad hoc suivra avec attention
ce dossier.
Les problèmes
sécuritaires et les enjeux économiques
10. La récente conférence sur la
paix, la sécurité et le développement dans les provinces du Nord-Kivu et du
Sud-Kivu a attiré l’attention de tout le monde sur les enjeux majeurs des
questions sécuritaires pour l’avenir du pays. Nous déplorons le martyre subi
par notre population à cause des guerres récurrentes avec leur cortège de
souffrances, notamment, la perte d’innombrables vies humaines, les tueries
aveugles, les violences particulièrement exercées sur les femmes, les
pillages des biens, les déplacements des populations fuyant les combats.
Nous saluons la grande avancée
obtenue à la Conférence de Goma avec « l’Acte d’engagement » signé par les
groupes armés et le gouvernement ainsi que la mise sur pied du « Programme
AMANI » pour le suivi et l’aboutissement heureux des résolutions de cette
Conférence.
Cependant, des interrogations
persistent. A notre avis, elles méritent d’être relevées sous peine
d’hypothéquer l’avenir de la paix chèrement acquise et du développement de
la Nation. Ces interrogations concernent :
1° Le conflit
d’intérêt des groupes économiques, éventuellement soutenus par leurs
Etats, autour de l’exploitation de ressources naturelles de la RD Congo, ne
constitue-t-il pas une des raisons de l’insécurité sur notre territoire?
2° L’attitude de
certains pays voisins avec des visées expansionnistes et soutenus par
les puissances étrangères ne met-elle pas en péril l’existence et l’avenir
de la RD Congo ?
3° Le laisser-aller de
l’Etat congolais dans l’exercice de ses fonctions régaliennes (Paix,
Sécurité, Fiscalité, Justice) ne donne-t-il pas libre cours à une multitude
des rebellions internes et n’ouvre-t-il pas des brèches à des ingérences
plurielles et extrêmement ravageuses ?
4° Le niveau de
conscience morale et de culture civique de la population n’en fait-il
pas une proie facile des désordres de tout genre ?
5° L’absence d’une
armée républicaine à même de protéger les frontières du pays et sa
population ne fragilise-t-elle pas la RD Congo au point d’attiser des
convoitises ?
6° L’application de la
Constitution, particulièrement en matière de la rétrocession aux
provinces, ne mérite-t-elle pas la nécessité d’un examen approfondi ?
11. Solidaires de notre peuple
et placés devant nos responsabilités pastorales pour un Congo nouveau à
construire, nous voulons ici rappeler quelques incontournables qui
constituent comme des lieux de combat que nous ne pouvons déserter, sous
peine de trahir notre mission de veilleurs et d’éveilleurs des consciences.
Priorités
incontournables
1° La nécessité d’un
leadership plus visionnaire et dynamique, à tous les niveaux et dans
tous les secteurs, capable d’anticiper sur les événements, de garantir
l’unité du peuple congolais, d’assurer son développement harmonieux et
d’incarner le rêve d’un Congo fort au cœur de l’Afrique.
2° La responsabilité de la
communauté internationale pour aider la RD Congo à rapatrier dans
leur pays d’origine les populations et les groupes armés étrangers dans le
respect du droit international.
3° L’urgence de la
création d’une armée républicaine avec comme mission principale de
garantir la stabilité du pays car, nous ne le dirons jamais assez,
l’intégrité territoriale et la souveraineté nationale ne sont pas
négociables.
Nous en appelons ainsi à la tenue des états généraux de l’Armée dans les
meilleurs délais. La stabilité de notre pays en dépend.
4° L’exigence de la
probité morale indispensable en particulier pour la classe dirigeante et
la lutte contre la corruption et l’impunité sous toutes ses formes.
5° La constitution
d’une société civile responsable et bien organisée, capable d’influer
sur les acteurs étatiques, en vue de l’émergence d’un changement qualitatif
au niveau des structures et des institutions de l’Etat. Elle pourra ainsi
contribuer à la consolidation de la démocratie, à l’amélioration de la
gouvernance dans tous ses aspects politique, économique, social, culturel et
à la défense des droits des citoyens.
6° L’éducation aux
valeurs civiques et républicaines, pour un changement réel de
mentalité, devrait être une préoccupation majeure au sein de la nation
congolaise. L’Etat doit y apporter un appui déterminant en
matière financière, logistique et thématique. Cette éducation porterait sur
les connaissances élémentaires des institutions républicaines, sur
l’initiation aux droits et devoirs des citoyens, aux valeurs qui les
sous-tendent parmi lesquelles la cohabitation pacifique, la tolérance, la
convivialité, la complémentarité, la capacité de prévenir ou de gérer les
conflits, la vérité, la justice, la réconciliation, l’esprit d’initiative,
le sens du bien commun, le respect de l’autre et de la parole donnée. Les
médias sont particulièrement interpellés pour véhiculer ces valeurs.
Celles-ci constituent, en effet, « le fondement inébranlable et la garantie
solide d’une convivialité humaine juste et pacifique, et donc d’une
démocratie véritable qui ne peut naître et se développer qu’à partir de
l’égalité de tous ses membres, à parité des droits et des devoirs ».
7° La mise en œuvre
rapide d’un programme économique et social prenant en compte les besoins
réels de la population : adduction et distribution en eau potable,
alimentation en énergie électrique, assurance des soins de
santé, encadrement de la jeunesse, politique claire d’orientation scolaire,
création des emplois, paiement de salaires dignes, construction des
infrastructures routières, ferroviaires, aéroportuaires.
8° L’exigence du
respect du droit national et international de la part des pays voisins,
de la communauté internationale et des multinationales, afin de résoudre,
dans l’équité, les grands problèmes qui se posent à la Nation. En effet, les
relations entre les peuples et les communautés politiques doivent exclure le
recours à la violence et à la guerre ainsi qu’à des formes de
discrimination, d’intimidation et de tromperie pour trouver leur juste
régulation dans la raison, dans l’équité, dans le droit, dans la négociation.
Conclusion
12. Nous sommes convaincus
qu’à l’heure actuelle un sursaut national est nécessaire pour nous
engager réellement dans l’œuvre de la reconstruction de
la RD Congo.
Le pari peut être gagné mais il faut une véritable « metanoia »,
un changement de cœur et de mentalité. L’Eglise s’engage à apporter
son concours spécifique en ce domaine en menant une réflexion pastorale
éclairant la mise en marche d’une commission de pacification, de
réconciliation et de reconstruction communautaire. Comme nous le
recommande le Saint-Père Benoît XVI, nous travaillerons à l’unité du peuple
de Dieu et nous nous donnerons sans compter pour le constituer en peuple des
frères.
Les membres du clergé et de la vie consacrée y contribueront efficacement
par leur témoignage de vie et leur engagement pour le changement des
mentalités.
13. En ce temps de carême, nous
invitons notre peuple et nos dirigeants à cette « metanoia » pour
nous considérer tous comme les premiers artisans de l’édification de la
grande nation congolaise.
Puisse la Vierge Marie, Mère de
l’espérance, veiller sur nous à cette heure où nous cherchons à dissiper les
ténèbres de l’insécurité, de la guerre et de la misère sous toutes ses
formes ; qu’elle nous conduise sur le chemin de la paix, de la justice, de
la réconciliation et de l’engagement dans l’œuvre de la reconstruction de
notre pays.
Que Dieu bénisse la RD Congo,
notre pays.
Fait à Kinshasa, le 09 février 2008