Conférence Episcopale Nationale  du Congo

I

Hommage à S.Exc. Mgr J. Nkongolo, Evêque de Mbuji-Mayi, premier Evêque résidentiel en RD Congo

        Le tout premier évêque résidentiel de la zone ACEAC, dont j’ai l’insigne honneur de présenter aujourd’hui la plaquette écrite à son sujet  (avec bien entendu grande émotion au cœur, car c’est lui qui m’a ordonné prêtre), j’ai cité S.Exc.Mgr J.Nkongolo wa Ngoyi, est né le 17 juin 1917, ordonné prêtre le 4 mai 1946 et enfin sacré comme Vicaire apostolique de Luebo le 1er juillet 1959.

        A l’occasion de son sacre, le Prélat choisit pour devise épiscopale la fameuse phrase de l’hymne Te Deum : « In te speravi, Domine, non confundar in aeternum » (en toi Seigneur j’ai mis ma confiance, je ne serai pas confondu pour l’éternité).

        Cette devise résume en quelque sorte les qualités humaines et sacerdotales essentielles, dont Mgr Nkongolo a fait montre pendant sa longue vie qui a duré 82 ans, car il est décédé le 12 septembre 1999.

        D’abord la confiance en Dieu : Mgr Nkongolo était un homme de foi et de prière qui mettait la célébration quotidienne de l’eucharistie au premier plan, récitait chaque jour son bréviaire et surtout son chapelet comme marque de la fervente dévotion particulière qu’il avait envers la Sainte Vierge. A ce propos, un évêque qui l’avait bien connu lui rendit ce témoignage à l’occasion de ses obsèques :  

« Un fait apparemment banal et pourtant profond de signification pour le défunt révélait son attachement profond à la Vierge Marie. En effet, des fois Mgr oubliait de porter son anneau pastoral d’Evêque, des fois aussi il l’ôtait pendant qu’il travaillait. Mais jamais il ne se séparait de son petit rosaire qu’il portait autour du doigt. Et, à une certaine période de sa vie, c’est ce petit rosaire qui semblait occuper la place de l’anneau pastoral ». C’est donc dans la confiance en Dieu qu’il puisait la grande énergie qui lui a permis d’affronter les événements tragiques survenus au début et tout au long de son épiscopat.

        Ensuite, Mgr Nkongolo était un Pasteur présent parmi son peuple ; il était marqué par une grande simplicité inspirée sans doute par la grande dévotion qu’il avait envers la Petite Thérèse de l’Enfant-Jésus, dont il avait fait la patronne de la congrégation qu’il venait de créer au lendemain de son sacre ; Il était un Père qui accueillait tout le monde dans sa maison, surtout ses chers prêtres à qui il écrivit, dans sa première lettre pastorale comme évêque de Mbuji-Mayi, les paroles affectives ci-après : « Je clôture cette première prise de contact par assurer un chacun de vous de toute mon affection et de toute ma confiance. Vous êtes tous les bienvenus dans ma maison : c’est votre maison, d’ailleurs, vous n’en doutez pas ”. Unificateur donc, et non tribaliste, Mgr Nkongolo était un homme qui parlait peu mais écoutait beaucoup.

        Enfin, Mgr Nkongolo était un homme d’un  courage tenace. D’apparence taciturne et timide, il était au contraire un homme de grande fermeté qui savait dire non quand il fallait dire non et oui lorsqu’il le fallait aussi. Ce courage, il l’a manifesté surtout lors de grandes crises qui ont secoué son épiscopat : révolte d’une partie de son clergé contre lui en 1968; suspension puis suppression du mouvement de spiritualité dénommée Jamaa ; nationalisation des écoles sous le Président Mobutu et le problème de l’installation de la JMPR dans les séminaires ; défection d’une bonne partie de son clergé suite à la crise post-conciliaire, etc.)

        Devant toutes ces situations, Mgr Nkongolo a pris position et ce, d’une façon très claire.

Et c’est par quelques citations de ces prises de position courageuses que nous terminons la brève présentation de cette plaquette :

1.  Face à la guerre

       Face au conflit Lulua-Luba, à l’origine de son exode vers Bakwanga, Mgr Nkongolo a lancé le 4 janvier 1960 un « Appel à la paix » qui fut publié dans la Revue « Présence congolaise », dans lequel il s’en prend à tous ceux qui commettent toutes sortes d’injustices et attisent les haines tribales. Ecoutons-le :

Dans le District du Kasaï, nous venons de revivre des scènes horribles qui risquent de nous sembler normales à force de se répéter. D’abord ce fut Tshikapa, aujourd’hui c’est Luebo qui est en flammes et en sang. Demain se sera le tour d’une autre localité. Et pour terminer le drame, on décrétera sans jugement des déportations massives de femmes et enfants innocents. Ce n’est pas sérieux et il faut que cela cesse.

                Je ne puis être d’accord avec toutes ces injustices d’où quelles proviennent : des Baluba ou des Lulua, des Noirs ou des Blancs. Je condamne avec la dernière énergie cet esprit désinvolte qui va jusqu’à fouler aux pieds la dignité de l’homme racheté par le Dieu-Sauveur. L’Eglise a toujours condamné la violence préconisée comme moyen normal de défendre ses droits.

                    Pourquoi sacrifier tant des vies humaines au profit du porte-monaie de quelques uns ? C’est pour cela que je fais appel ici à toutes les autorités responsables, aux dirigeants politiques, aux chefs de groupements. Le peuple n’est pas coupable, mais bien ceux qui lui ont mis les armes en mains pour attaquer.

Le Pays indépendant aura certes besoin de soldats pour le défendre. Il aura besoin aussi des bras pour le nourrir. Ce n’est que dans la paix que cela est possible.

                Encore une fois je fais ²appel² à tous, spécialement à l’Elite de notre peuple, de travailler pour ramener l’entente et la paix entre Lulua et Baluba. Si vous réussissez, vous serez grands devant la Nation et devant Dieu, votre Créateur. (des propos tenus il y a 50 ans mais qui semblent résonner comme s’ils étaient d’hier ou, mieux, d’aujourd’hui).

2.  Problème d’Enseignement

        Après la nationalisation des écoles appartenant aux confessions religieuses, la Conférence des Evêques du Congo décida de retirer son personnel religieux et sacerdotal chargé de la direction et de l’administration des écoles. 

                Cependant, l’application effective de cette décision collective fut laissée à la libre appréciation de chaque Représentant Légal.

                Malgré le véritable manque à gagner du point de vue spirituel, moral et matériel qu’une telle décision représentait, Mgr NKONGOLO fut l’un des premiers Représentants Légaux à lier la parole à l’acte ainsi qu’il ressort de sa lettre du 1er août 1975 adressée au Chef de Division de l’Education Nationale à Mbujimayi :

                Citoyen Chef de Division,

                J’ai l’honneur de venir, en ma qualité de Représentant Légal de l’ex-Réseau Catholique et Chef ecclésiastique des Prêtres, des Religieux et des Religieuses, vous présenter la démission du personnel religieux et sacerdotal qui assumerait en ce moment-ci encore la direction ou l’administration des écoles dans le Diocèse de Mbujimayi.

                Annoncée par l’Episcopat du Zaïre dans sa déclaration du 16 janvier 1975 et communiquée à l’Autorité Suprême du Pays, cette démission ne vous surprendra nullement, j’ose l’espérer.     

3.  Sur la Jamaa

        Intronisé Evêque de Mbujimayi le 01/07/1966, Mgr NKONGOLO a dû faire face dans son jeune diocèse à un mouvement d’Action Catholique qui a fait la pluie et le beau temps et qui a fait couler beaucoup d’encre. Il s’agit de la Jamaa.

                Sous des décors inoffensifs et de grande charité, ce mouvement – du moins tel qu’il évoluait au diocèse de Mbujimayi – risquait d’entraîner ce dernier vers une situation de confusion morale et doctrinale néfaste, d’autant plus que même certains prêtres s’y étaient profondément impliqués.

                Que faire de ce mouvement qui existait au diocèse depuis 7 ans et qui évoluait apparemment bien dans d’autres diocèses voisins ?

                Là encore, l’Evêque de Mbujimayi se saisit de son courage et prit le 06/02/1969 une grave décision dont il devait, seul avec sa conscience, répondre : “ La Jamaa est suspendue ”.

                Cette décision spectaculaire suscita, comme l’on pouvait s’en douter, beaucoup de remous, de chantages, voire de menaces. Alors qu’on pouvait s’attendre à un certain assouplissement, le Prélat revint à charge, deux ans plus tard, pour confirmer sa décision de 1969 avec sa lettre pastorale inoubliable au titre lapidaire et sans équivoque en ciluba : “ Muntu kanushimi, Djama ndishipa ”.

                Voici quelques extraits de cette fameuse lettre pastorale du 14/02/1971 qui devait impérativement être lue dans toutes les paroisses du diocèse le dimanche 21/02/1971 en lieu et place de l’Homélie. Ecoutons plutôt le Prélat s’exprimer :

        Mes Chers Collaborateurs et Collaboratrices,

        Aujourd’hui, je dois répondre à cette question qui m’est posée : “ En resterons-nous toujours à la suspension de la Jamaa ” ? En appelant à votre sens chrétien, à votre conscience sacerdotale ou religieuse et à votre expérience personnelle, je vous demande, à mon tour, si, en conscience, nous pouvons laisser cette situation telle qu’elle est. En tout cas, d’après des documents en ma possession, documents confirmés par de nombreux témoignages oraux et même enregistrés sur bande, il ressort que la Jamaa a irrémédiablement déraillé et cela malgré le bien qu’elle fait et qui est aussi indéniable que le mal. Je parle ici de la Jamaa sous toutes ses dénominations. Car je n’en trouve pas une seule qui soit orthodoxe…

        Voilà pourquoi nous ne pouvons plus donner notre patronage à la Jamaa. En conscience, JE ME VOIS OBLIGE DE RAYER ET JE RAIE LA JAMAA DE LA LISTE DES MOUVEMENTS D’ACTION CATHOLIQUE RECONNUS ET AUTORISES DANS LE DIOCESE DE MBUJIMAYI. Je n’ignore pas que cette décision est très grave et qu’elle ne plaira pas du tout aux Jamaïstes. Ce n’est pas le bon plaisir d’un homme qui doit nous guider mais bien la fidélité à l’enseignement du Christ, le Révélateur par excellence du Père. Evêque de ce Diocèse, je suis responsable – et vous l’êtes avec moi en cette portion du Peuple de Dieu qui nous est confié. Le vin est tiré, il faut le boire : nous ne pouvons plus reculer.

        En prenant cette décision, je n’engage que ma responsabilité d’Evêque de Mbujimayi : je n’entends nullement engager ni entraîner les autres Evêques. Je ne veux pas non plus barrer la route à la recherche de nos théologiens africains : le débat reste ouvert. Mais je suis convaincu que, dans la conjoncture actuelle de nos connaissances en matière religieuse, la Jamaa fait plus de mal que de bien et que nous ne pouvons la compter, sans compromission, parmi nos mouvements d’action catholique.

        Toutefois, les membres de la Jamaa qui veulent revenir, nous les recevons à bras ouverts. Quant à ceux qui, persistant dans leur obstination fanatique, se déclarent Jamaïstes jusqu’à la mort et veulent, en dépit de cette suppression, continuer toutes les activités de la Jamaa, ils doivent savoir qu’ils constituent, à partir d’aujourd’hui, 21 février 1971, une secte à part qui ne peut plus se réclamer de l’Eglise Catholique.

        C’est cet homme pourvu d’un tel courage, qui a aussi affronté courageusement l’épreuve de la souffrance et de la mort. La mort, Mgr Nkongolo l’a pressentie, l’a vue venir, s’y était préparé par la réception de derniers sacrements et l’a affronté dans un ultime combat dont il est finalement sorti victorieux par sa foi inébranlable dans le Christ ressuscité. Je dis et je vous remercie.

 

Abbé Matthieu Ilunga

Prêtre de Mbuji-Mayi