
Excellences,
Chers amis,
Au moment où nous sommes réunis pour la
cérémonie de la pose de la première pierre de l’Institut Panafricain voulu
par le Conseil pontifical « Justice et Paix », je sens de mon devoir
d’adresser un salut déférent et reconnaissant au représentant du Chef de
l’État…. Je le remercie de ses paroles chaleureuses et je le prie, en
retour, de bien vouloir transmettre à Son Excellence
Joseph Kabila, Président de la
République Démocratique du Congo, les vœux qu’au nom de l’Église, et tout
spécialement du Saint-Siège, je forme pour lui, pour sa famille et pour
toute la nation congolaise, alors qu’elle est engagée dans une grande œuvre
de reconstruction, d’unification et de réconciliation nationale à laquelle
l’Église désire sincèrement apporter sa contribution en offrant ce qu’elle a
de meilleur, son trésor spirituel et moral, à savoir la lumière de
l’Évangile.

Son Excellence Mgr
Giovanni d’Aniello, Nonce
Apostolique en République Démocratique du Congo, qui ne peut être parmi nous
aujourd’hui, par suite d’engagements pris hors du pays, m’a écrit en
m’exprimant sa joie et sa gratitude pour le choix du Congo comme pays
d’accueil de l’Institut Panafricain, et m’a assuré de la collaboration de la
Nonciature Apostolique pour la réussite de ma mission. Je voudrais, à
travers le Chargé d’affaires a.i., Mgr. Pedro
Mercado Cepeda, que je salue
cordialement, lui exprimer mes sentiments de gratitude pour l’accueil qui
m’a été réservé et pour n’avoir jamais cessé d’encourager l’œuvre
d’évangélisation de ce cher pays, en particulier dans le domaine social.
Il m’est agréable de remercier Son
Excellence Mgr Nicolas Djomo
qui, en sa qualité de Président de la Conférence épiscopale nationale du
Congo (CENCO), m’a invité à présider à cette cérémonie de la pose de la
première pierre de l’Institut Panafricain de doctrine sociale de l’Église.
Malgré les engagements que j’avais déjà pris en cette période, j’ai
volontiers accepté son invitation, par amour pour le Congo et pour
l’Afrique. Je le remercie de ses aimables paroles de bienvenue à cet
événement historique. Je voudrais également étendre ma gratitude à Son
Excellence Mgr Laurent Monsengwo,
Archevêque de Kinshasa et membre du Conseil pontifical « Justice et Paix »,
qui suit toujours avec intérêt les initiatives du Dicastère.

L’événement qui nous rassemble aujourd’hui
se déroule, comme chacun sait, dans le cadre de l’Assemblée plénière de
l’Association des Conférences épiscopales de la région de l’Afrique Centrale
(ACEAC). Il me souvient que mon premier voyage au Congo comme Président du
Conseil pontifical « Justice et Paix », dont j’ai gardé un souvenir
inoubliable, a eu lieu en juillet 2004 lors d’une pareille circonstance. Je
saisis volontiers la présente occasion pour adresser mes salutations
fraternelles aux évêques du Rwanda, du Burundi et de la République
Démocratique du Congo réunis dans la capitale congolaise, que j’ai
rencontrés pour la plupart à l’occasion de la deuxième Assemblée Spéciale
pour l’Afrique du Synode des Évêques, qui vient de se tenir à Rome (4-25
octobre 2009).
La présence à cette cérémonie des
représentants de l’État congolais montre l’importance que celui-ci attache à
l’éducation et à la formation des consciences au service du bien commun,
ainsi que sa disponibilité à collaborer avec l’Église dans ce domaine si
important de la vie d’une nation.
C’est la conviction profonde qu’une telle
œuvre d’éducation et de formation ne peut se dérouler sans un fondement
solide, ni des balises éclairant son parcours, qui m’a porté à proposer aux
Pères de la récente Assemblée synodale pour l’Afrique la création d’un
Institut Panafricain de doctrine sociale de l’Église.

De tous les continents que j’ai parcourus au
service du Saint-Siège, c’est l’Afrique qui m’a paru avoir le plus besoin de
connaître, d’approfondir, et de diffuser la doctrine sociale de l’Église. Il
s’agit d’un enseignement qui met la personne humaine, avec sa dignité
transcendante et ses droits universels, inviolables et inaliénables, au cœur
même de toutes les réalités sociales, qu’il s’agisse de la famille, du
travail, de l’économie, de la politique, de l’environnement, de la paix, et
jusqu’aux réalités complexes de la vie internationale. « La doctrine
sociale se présente comme un “chantier” toujours ouvert, où la vérité
éternelle pénètre et imprègne la nouveauté contingente, en traçant des voies
de justice et de paix. La foi ne prétend pas emprisonner dans un schéma
fermé la réalité socio-politique changeante. C'est plutôt l'inverse: la foi
est un ferment de nouveauté et de créativité. L'enseignement qui prend
continuellement en elle son point de départ “se développe par une réflexion
menée au contact des situations changeantes de ce monde, sous l'impulsion de
l'Évangile comme source de renouveau” » (Compendium de la doctrine
sociale de l’Église, 86), l’objectif étant de « pénétrer de la lumière
et du ferment évangélique tous les domaines de l'existence sociale » (Paul
VI, Motu proprio Iustitiam et pacem, 10 décembre 1976 ; Compendium
de la doctrine sociale de l’Église, 159).
Vous savez tous que l’avenir ne s’improvise
pas, qu’il faut le préparer, et pour cela il faut consentir des
investissements. Et le meilleur des investissements, le premier, n’est pas
d’abord dans les moyens matériels mais dans les ressources humaines. « La
principale ressource de l’homme est l’homme lui-même », écrivait le Pape
Jean-Paul II d’heureuse
mémoire dans l’encyclique Centesimus annus (n° 32 ; cf. ID.,
Exhortation apostolique Ecclesia in Africa, 53). Ainsi, un leadership
formé à la doctrine sociale de l’Église sera à même de comprendre son rôle
principalement comme un service à la société, de faire passer le bien commun
avant les intérêts particuliers, et d’orienter son action sur les valeurs de
convivialité humaine, suivant une architecture sociale construite sur les
piliers de la vérité, de la justice, de l’amour et de la liberté, selon
l’intuition du Bienheureux Jean XXIII
dans l’encyclique Pacem in terris (1963).

Le nouvel Institut – prévu pour assurer une
formation universitaire appropriée, et qui comprendra un Centre régional
pour la paix voulu par les évêques de l’ACEAC – fonctionnera avec un statut
autonome et sera intégré à l’Université Catholique du Congo (UCC), sous
l’autorité de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), le
Président de celle-ci en étant le Grand Chancelier, et sous le haut
patronage du Conseil pontifical « Justice et Paix », qui continuera à en
suivre le développement.
Par ailleurs, comme toute œuvre académique,
cette nouvelle institution d’enseignement et de recherche devra promouvoir
une approche interdisciplinaire, en dialogue avec les autres disciplines,
notamment avec la théologie morale, la philosophie, les sciences
économiques, sociales, politiques et de la communication, le droit et
l’anthropologie. Ce dialogue des sciences doit être ouvert au dialogue des
cultures et à celui des religions. En effet, la doctrine sociale de l’Église
s’intéresse aux interrogations fondamentales sur le devenir de l’homme et de
la société auxquelles toutes les civilisations – y compris en Afrique - ont
cherché et continuent de chercher à donner des réponses satisfaisantes.
Dès sa conception, j’ai souhaité que cet
Institut soit Panafricain, ouvert à tout le continent, avec deux sections
linguistiques : une francophone et une anglophone. L’idéal aurait été d’en
faire un Institut trilingue, qui fonctionnerait également en portugais, sur
le modèle du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de
Madagascar (SCEAM), bien que les deux sections puissent parfaitement couvrir
la quasi-totalité du continent. Il est souhaitable que, pour l’organisation
de l’Institut, on puisse s’inspirer de ce qui se fait déjà ailleurs – comme
en Amérique Latine - et que d’autres Conférences épiscopales d’Afrique,
notamment le SCEAM, puissent être impliquées dans ce processus.
Il va sans dire que cette structure
naissante, qui devra être au service de l’unité, ne marginalise ni n’abolit
les initiatives déjà existantes, dans ce domaine et dans d’autres, en
Afrique et au Congo. Au contraire, il les valorise comme des institutions
partenaires susceptibles de s’enrichir mutuellement dans une collaboration
féconde.

La proposition faite de créer un Institut
Panafricain de doctrine sociale de l’Église impliquait, il va de soi, un
choix décisif sur son siège, en l’occurrence un pays d’accueil. En
choisissant de l’établir en République Démocratique du Congo, au cœur de
l’Afrique, dans la région des Grands Lacs, j’entendais mettre ainsi en
relief cette partie du continent qui a été, pendant de longues années, le
théâtre d’un conflit armé que d’aucuns ont qualifié de « première guerre
mondiale africaine », mais où, en même temps, le processus de paix et de
réconciliation a déjà fait un bon bout de chemin. J’ai aussi voulu par là
mettre en exergue et récompenser les initiatives prises, au niveau national
et au plan régional, par la CENCO et l’ACEAC, à travers leurs Commissions
« Justice et Paix » respectives, grâce au dynamisme de leur Secrétaire
commune, la Révérende Sr Marie
Bernard Alima. Je me réfère particulièrement à la campagne nationale
d’éducation civique et électorale ainsi qu’aux initiatives régionales en
rapport avec la vulgarisation du Compendium de la doctrine sociale de
l’Église. Lorsque quelque chose de bien se fait, il faut avoir le
courage de le reconnaître. Pour ma part, je n’ai pas seulement reconnu ce
qui se faisait de bien dans ce pays, je l’ai même, à diverses occasions,
donné en exemple, y compris au niveau international comme lors du récent
Synode africain. Je souhaite vivement que naissent d’autres initiatives
semblables pour la diffusion et l’approfondissement de l’encyclique sociale
Caritas in veritate du Pape
Benoît XVI, que j’ai eu la joie de présenter hier.

Il est heureux qu’à travers ses
représentants, l’Église locale ait exprimé sa disponibilité à accueillir
l’Institut Panafricain. « C’est un grand honneur pour le Congo », ai-je
entendu dire. « Honor onus », souligne un adage latin. Je souhaite
donc que grandisse dans toutes les couches de l’Église et de la société
congolaise la conscience d’une responsabilité commune envers cette
institution au service de la paix, et je suis convaincu que le soin mis à la
gérer sera à la hauteur de l’honneur qui est fait à ce pays et à cette
région d’Afrique. Je souhaite que cet Institut soit un véritable
laboratoire, le creuset de la culture de la paix, où seront formés des
artisans de paix pour l’Afrique, des leaders acquis à la cause de l’homme, à
la bonne gouvernance, et à la promotion du bien commun de tous, sans aucune
discrimination de race, de religion, d’ethnie, de tribu, de condition
sociale ou économique.
« Moi, j’ai planté, dit saint Paul, Apollos
a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Ainsi donc, ni celui
qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la
croissance : Dieu » (1 Co 3, 6-7). Oui, cette œuvre que j’ai voulue à
la fin de mon long service à la justice et à la paix est une graine semée en
terre africaine. Pour sa croissance, il est important que chacun y apporte
sa pierre, sa contribution. Certes, la première responsabilité de l’Institut
repose sur la hiérarchie ecclésiastique locale, dont il est heureux de
saluer le 50ème anniversaire de l’institution. Mais il est bon
que tous, en Église et dans la société, toutes catégories confondues,
puissent se sentir coresponsables de sa croissance, c’est-à-dire
« coopérateurs de Dieu » comme dit saint Paul (1 Co 3, 9). Que de
cette pierre que nous poserons aujourd’hui et dont vous êtes témoins, puisse
naître une structure au service de l’homme, de l’Église et de la société
africaine, dans la fidélité aux valeurs de l’Évangile et aux plus hauts
idéaux de l’humanité.

Nous allons à présent procéder à la
bénédiction et à la pose de la première pierre de l’Institut Panafricain de
doctrine sociale de l’Église, conscients que « si le Seigneur ne bâtit la
maison, en vain peinent les bâtisseurs ; si le Seigneur ne garde la ville,
en vain la garde veille » (Ps 127/126,1). Oui, le Seigneur est
« l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la
Fin » (Ap 22, 13). À lui, nous demandons de bâtir cette œuvre et d’en
être son fondement inébranlable, notamment si des vents contraires venaient
à souffler, menaçant sa stabilité. À lui l’honneur, la louange et la gloire
pour les siècles des siècles.
Cardinal
Renato R. Martino
Conseil pontifical « Justice et Paix »
Cité du Vatican
