Conférence Episcopale Nationale  du Congo

I

 

Pose de la première pierre de l’Institut Panafricain de doctrine sociale de l’Église

Kinshasa, 3 décembre 2009

Excellences,

Chers amis,

Au moment où nous sommes réunis pour la cérémonie de la pose de la première pierre de l’Institut Panafricain voulu par le Conseil pontifical « Justice et Paix », je sens de mon devoir d’adresser un salut déférent et reconnaissant au représentant du Chef de l’État…. Je le remercie de ses paroles chaleureuses et je le prie, en retour, de bien vouloir transmettre à Son Excellence Joseph Kabila, Président de la République Démocratique du Congo, les vœux qu’au nom de l’Église, et tout spécialement du Saint-Siège, je forme pour lui, pour sa famille et pour toute la nation congolaise, alors qu’elle est engagée dans une grande œuvre de reconstruction, d’unification et de réconciliation nationale à laquelle l’Église désire sincèrement apporter sa contribution en offrant ce qu’elle a de meilleur, son trésor spirituel et moral, à savoir la lumière de l’Évangile.

Son Excellence Mgr Giovanni d’Aniello, Nonce Apostolique en République Démocratique du Congo, qui ne peut être parmi nous aujourd’hui, par suite d’engagements pris hors du pays, m’a écrit en m’exprimant sa joie et sa gratitude pour le choix du Congo comme pays d’accueil de l’Institut Panafricain, et m’a assuré de la collaboration de la Nonciature Apostolique pour la réussite de ma mission. Je voudrais, à travers le Chargé d’affaires a.i., Mgr. Pedro Mercado Cepeda, que je salue cordialement, lui exprimer mes sentiments de gratitude pour l’accueil qui m’a été réservé et pour n’avoir jamais cessé d’encourager l’œuvre d’évangélisation de ce cher pays, en particulier dans le domaine social.

Il m’est agréable de remercier Son Excellence Mgr Nicolas Djomo qui, en sa qualité de Président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), m’a invité à présider à cette cérémonie de la pose de la première pierre de l’Institut Panafricain de doctrine sociale de l’Église. Malgré les engagements que j’avais déjà pris en cette période, j’ai volontiers accepté son invitation, par amour pour le Congo et pour l’Afrique. Je le remercie de ses aimables paroles de bienvenue à cet événement historique. Je voudrais également étendre ma gratitude à Son Excellence Mgr Laurent Monsengwo, Archevêque de Kinshasa et membre du Conseil pontifical « Justice et Paix », qui suit toujours avec intérêt les initiatives du Dicastère.

L’événement qui nous rassemble aujourd’hui se déroule, comme chacun sait, dans le cadre de l’Assemblée plénière de l’Association des Conférences épiscopales de la région de l’Afrique Centrale (ACEAC). Il me souvient que mon premier voyage au Congo comme Président du Conseil pontifical « Justice et Paix », dont j’ai gardé un souvenir inoubliable, a eu lieu en juillet 2004 lors d’une pareille circonstance. Je saisis volontiers la présente occasion pour adresser mes salutations fraternelles aux évêques du Rwanda, du Burundi et de la République Démocratique du Congo réunis dans la capitale congolaise, que j’ai rencontrés pour la plupart à l’occasion de la deuxième Assemblée Spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques, qui vient de se tenir à Rome (4-25 octobre 2009).

La présence à cette cérémonie des représentants de l’État congolais montre l’importance que celui-ci attache à l’éducation et à la formation des consciences au service du bien commun, ainsi que sa disponibilité à collaborer avec l’Église dans ce domaine si important de la vie d’une nation.

C’est la conviction profonde qu’une telle œuvre d’éducation et de formation ne peut se dérouler sans un fondement solide, ni des balises éclairant son parcours, qui m’a porté à proposer aux Pères de la récente Assemblée synodale pour l’Afrique la création d’un Institut Panafricain de doctrine sociale de l’Église.

De tous les continents que j’ai parcourus au service du Saint-Siège, c’est l’Afrique qui m’a paru avoir le plus besoin de connaître, d’approfondir, et de diffuser la doctrine sociale de l’Église. Il s’agit d’un enseignement qui met la personne humaine, avec sa dignité transcendante et ses droits universels, inviolables et inaliénables, au cœur même de toutes les réalités sociales, qu’il s’agisse de la famille, du travail, de l’économie, de la politique, de l’environnement, de la paix, et jusqu’aux réalités complexes de la vie internationale. « La doctrine sociale se présente comme un “chantier” toujours ouvert, où la vérité éternelle pénètre et imprègne la nouveauté contingente, en traçant des voies de justice et de paix. La foi ne prétend pas emprisonner dans un schéma fermé la réalité socio-politique changeante. C'est plutôt l'inverse: la foi est un ferment de nouveauté et de créativité. L'enseignement qui prend continuellement en elle son point de départ “se développe par une réflexion menée au contact des situations changeantes de ce monde, sous l'impulsion de l'Évangile comme source de renouveau” » (Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 86), l’objectif étant de « pénétrer de la lumière et du ferment évangélique tous les domaines de l'existence sociale » (Paul VI, Motu proprio Iustitiam et pacem, 10 décembre 1976 ; Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 159).

Vous savez tous que l’avenir ne s’improvise pas, qu’il faut le préparer, et pour cela il faut consentir des investissements. Et le meilleur des investissements, le premier, n’est pas d’abord dans les moyens matériels mais dans les ressources humaines. « La principale ressource de l’homme est l’homme lui-même », écrivait le Pape Jean-Paul II d’heureuse mémoire dans l’encyclique Centesimus annus (n° 32 ; cf. ID., Exhortation apostolique Ecclesia in Africa, 53). Ainsi, un leadership formé à la doctrine sociale de l’Église sera à même de comprendre son rôle principalement comme un service à la société, de faire passer le bien commun avant les intérêts particuliers, et d’orienter son action sur les valeurs de convivialité humaine, suivant une architecture sociale construite sur les piliers de la vérité, de la justice, de l’amour et de la liberté, selon l’intuition du Bienheureux Jean XXIII dans l’encyclique Pacem in terris (1963).

Le nouvel Institut – prévu pour assurer une formation universitaire appropriée, et qui comprendra un Centre régional pour la paix voulu par les évêques de l’ACEAC – fonctionnera avec un statut autonome et sera intégré à l’Université Catholique du Congo (UCC), sous l’autorité de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), le Président de celle-ci en étant le Grand Chancelier, et sous le haut patronage du Conseil pontifical « Justice et Paix », qui continuera à en suivre le développement.

Par ailleurs, comme toute œuvre académique, cette nouvelle institution d’enseignement et de recherche devra promouvoir une approche interdisciplinaire, en dialogue avec les autres disciplines, notamment avec la théologie morale, la philosophie, les sciences économiques, sociales, politiques et de la communication, le droit et l’anthropologie. Ce dialogue des sciences doit être ouvert au dialogue des cultures et à celui des religions. En effet, la doctrine sociale de l’Église s’intéresse aux interrogations fondamentales sur le devenir de l’homme et de la société auxquelles toutes les civilisations – y compris en Afrique - ont cherché et continuent de chercher à donner des réponses satisfaisantes.

Dès sa conception, j’ai souhaité que cet Institut soit Panafricain, ouvert à tout le continent, avec deux sections linguistiques : une francophone et une anglophone. L’idéal aurait été d’en faire un Institut trilingue, qui fonctionnerait également en portugais, sur le modèle du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), bien que les deux sections puissent parfaitement couvrir la quasi-totalité du continent. Il est souhaitable que, pour l’organisation de l’Institut, on puisse s’inspirer de ce qui se fait déjà ailleurs – comme en Amérique Latine - et que d’autres Conférences épiscopales d’Afrique, notamment le SCEAM, puissent être impliquées dans ce processus.

Il va sans dire que cette structure naissante, qui devra être au service de l’unité, ne marginalise ni n’abolit les initiatives déjà existantes, dans ce domaine et dans d’autres, en Afrique et au Congo. Au contraire, il les valorise comme des institutions partenaires susceptibles de s’enrichir mutuellement dans une collaboration féconde.

La proposition faite de créer un Institut Panafricain de doctrine sociale de l’Église impliquait, il va de soi, un choix décisif sur son siège, en l’occurrence un pays d’accueil. En choisissant de l’établir en République Démocratique du Congo, au cœur de l’Afrique, dans la région des Grands Lacs, j’entendais mettre ainsi en relief cette partie du continent qui a été, pendant de longues années, le théâtre d’un conflit armé que d’aucuns ont qualifié de « première guerre mondiale africaine », mais où, en même temps, le processus de paix et de réconciliation a déjà fait un bon bout de chemin. J’ai aussi voulu par là mettre en exergue et récompenser les initiatives prises, au niveau national et au plan régional, par la CENCO et l’ACEAC, à travers leurs  Commissions « Justice et Paix » respectives, grâce au dynamisme de leur Secrétaire commune, la Révérende Sr Marie Bernard Alima. Je me réfère particulièrement à la campagne nationale d’éducation civique et électorale ainsi qu’aux initiatives régionales en rapport avec la vulgarisation du Compendium de la doctrine sociale de l’Église. Lorsque quelque chose de bien se fait, il faut avoir le courage de le reconnaître. Pour ma part, je n’ai pas seulement reconnu ce qui se faisait de bien dans ce pays, je l’ai même, à diverses occasions, donné en exemple, y compris au niveau international comme lors du récent Synode africain. Je souhaite vivement que naissent d’autres initiatives semblables pour la diffusion et l’approfondissement de l’encyclique sociale Caritas in veritate du Pape Benoît XVI, que j’ai eu la joie de présenter hier.

Il est heureux qu’à travers ses représentants, l’Église locale ait exprimé sa disponibilité à accueillir l’Institut Panafricain. « C’est un grand honneur pour le Congo », ai-je entendu dire. « Honor onus », souligne un adage latin. Je souhaite donc que grandisse dans toutes les couches de l’Église et de la société congolaise la conscience d’une responsabilité commune envers cette institution au service de la paix, et je suis convaincu que le soin mis à la gérer sera à la hauteur de l’honneur qui est fait à ce pays et à cette région d’Afrique. Je souhaite que cet Institut soit un véritable laboratoire, le creuset de la culture de la paix, où seront formés des artisans de paix pour l’Afrique, des leaders acquis à la cause de l’homme, à la bonne gouvernance, et à la promotion du bien commun de tous, sans aucune discrimination de race, de religion, d’ethnie, de tribu, de condition sociale ou économique.

« Moi, j’ai planté, dit saint Paul, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Ainsi donc, ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance : Dieu » (1 Co 3, 6-7). Oui, cette œuvre que j’ai voulue à la fin de mon long service à la justice et à la paix est une graine semée en terre africaine. Pour sa croissance, il est important que chacun y apporte sa pierre, sa contribution. Certes, la première responsabilité de l’Institut repose sur la hiérarchie ecclésiastique locale, dont il est heureux de saluer le 50ème anniversaire de l’institution. Mais il est bon que tous, en Église et dans la société, toutes catégories confondues, puissent se sentir coresponsables de sa croissance, c’est-à-dire « coopérateurs de Dieu » comme dit saint Paul (1 Co 3, 9). Que de cette pierre que nous poserons aujourd’hui et dont vous êtes témoins, puisse naître une structure au service de l’homme, de l’Église et de la société africaine, dans la fidélité aux valeurs de l’Évangile et aux plus hauts idéaux de l’humanité.

Nous allons à présent procéder à la bénédiction et à la pose de la première pierre de l’Institut Panafricain de doctrine sociale de l’Église, conscients que « si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain peinent les bâtisseurs ; si le Seigneur ne garde la ville, en vain la garde veille » (Ps 127/126,1). Oui, le Seigneur est « l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin » (Ap 22, 13). À lui, nous demandons de bâtir cette œuvre et d’en être son fondement inébranlable, notamment si des vents contraires venaient à souffler, menaçant sa stabilité. À lui l’honneur, la louange et la gloire pour les siècles des siècles.

 

Cardinal Renato R. Martino

Conseil pontifical « Justice et Paix »

Cité du Vatican